Le dispositifThe dispositif

Un panoramique filmé d'un seul tenant, dont l'image est soustraite depuis son axe central vers l'extérieur, colonne de pixels après colonne de pixels — et compensée par un agrandissement qui maintient l'écran plein.A panorama filmed in a single take, whose image is subtracted from its central axis outwards, column of pixels after column of pixels — and compensated by an enlargement that keeps the screen full.

Le dispositif : procédé et effet Diagramme en deux parties. En haut, cinq états (0 à 100 %) montrent l'image source dont le centre est progressivement soustrait, puis ce que l'on voit : les moitiés restantes agrandies jusqu'à l'extinction. En bas, un même point du lieu apparaît à droite, disparaît au centre (non vu), réapparaît à gauche après un intervalle Δt. t⁴t⁵ 12345 Δt 0 %25 %50 %75 %100 % ×1,0×1,3×2,0×4,0EXTINCTION IMAGESOURCECE QUEL'ON VOITUN POINTDU LIEU PREMIÈRE APPARITIONNON VUSECONDE APPARITION DURÉE DU PLAN → 1Le procédé L'image se retire ducentre vers les bords ;les deux moitiéssurvivantes sontagrandies d'autant. Lecadre ne se vide jamais. 2L'effet Un même point du lieuest vu deux fois — àdroite, puis à gauche —,séparé par un intervalleΔt où il n'existe pas. Unseul œil, une visiondédoublée. Cadre de l'écran Axe central — raccord des deux moitiés Image visible — colonnes de pixels, étirées à mesure Le point suivi — un repère du lieu filmé Zone soustraite — du centre vers l'extérieur Δt — l'intervalle entre les deux apparitions 0%25%50%75%100% ×1.0×1.3×2.0×4.0BLACKOUT SOURCEIMAGEWHAT YOUSEEONE POINT OFTHE PLACE FIRST APPEARANCENOT SEENSECOND APPEARANCE SHOT DURATION → 1The process The image withdrawsfrom the centre to theedges; the twosurviving halves areenlarged to match. Theframe never empties. 2The effect One same point is seentwice — on the right,then on the left —, splitby an interval Δt inwhich it does not exist.One eye, doubledvision. Screen frame Central axis — where the two halves join Visible image — columns of pixels, stretched as it goes The tracked point — a marker of the filmed place Subtracted zone — from the centre outwards Δt — the interval between the two appearances

Vue de dessus — le champ et son secteur aveugleTop view — the field and its blind sector

Le même dispositif, vu depuis l'axe de rotation : le champ de la caméra balaie le lieu vers la droite tandis qu'en son centre s'ouvre un secteur aveugle, qui l'occupe entièrement à la fin.The same dispositif, seen from the axis of rotation: the camera's field sweeps the place to the right while, at its centre, a blind sector opens up and fills it entirely in the end.

Vue de dessus : le champ de la caméra et son secteur aveugle Cinq vues de dessus. La caméra, au centre d'un cercle figurant le lieu, pivote vers la droite d'un état à l'autre ; son champ (clair) est peu à peu occupé, en son milieu, par un secteur aveugle (noir) qui grandit jusqu'à tout recouvrir. Un point du lieu, fixe au sommet, est d'abord vu, puis traversé par le secteur aveugle (non vu), puis retrouvé de l'autre côté. t⁴t⁵ ROTATION CONTINUE VERS LA DROITE ≈ 2 TOURS≈ 2 TOURS≈ 2 TOURS≈ 2 TOURS VUNON VUVU 0 %25 %50 %75 %100 % Champ du cadre — ce que la caméra embrasse Secteur aveugle — la part soustraite du champ Le point suivi — traversé, perdu, retrouvé Tours accomplis — plusieurs rotations entre deux états CONTINUOUS ROTATION TO THE RIGHT ≈ 2 TURNS≈ 2 TURNS≈ 2 TURNS≈ 2 TURNS SEENNOT SEENSEEN 0%25%50%75%100% Frame field — what the camera takes in Blind sector — the part subtracted from the field The tracked point — crossed, lost, found again Turns completed — several rotations between two states

Panoramiques (diplopie monoculaire) Panoramiques (monocular diplopia)

Six vidéos et installations vidéoSix videos and video installations
employant un même dispositif · 2012-2013built on a single dispositif · 2012–2013

On regarde un lieu (un parc, une avenue, une tour de contrôle…) et, peu à peu, on cesse de le voir. L'écran, pourtant, reste plein : rien n'y manque. C'est le monde qui s'en retire.

Chaque œuvre part d'un panoramique : une vue englobante qui décrit méticuleusement un lieu, filmée en un seul plan-séquence, à hauteur du regard, et qui accomplit selon les situations une ou plusieurs révolutions. La caméra est posée sur pied ; c'est la main qui opère la rotation — régulière, jamais motorisée : c'est d'elle que le mouvement tient sa qualité vivante.

Un traitement de l'image, mis au point pour ces œuvres, fait ensuite disparaître l'image par son axe vertical central (là, précisément, où la vision humaine est la plus fine). Cette disparition est compensée : les deux parties restantes s'agrandissent pour occuper toujours l'entièreté du cadre, ce que permet l'élasticité de l'image numérique. Le cadre ne se vide donc jamais. La surface d'image ne diminue pas ; c'est la quantité de monde qu'elle contient qui se réduit.

C'est la première opération du dispositif : ce que l'on perd ne laisse aucune trace visible. Le regard est chassé du centre vers la périphérie sans qu'aucun manque ne lui soit signalé. Il voit de plus en plus gros et de moins en moins large ; les détails viennent au premier plan, le contexte s'échappe, la scène file de plus en plus vite sous les yeux. Plus on prend de temps pour regarder, moins on voit d'espace. Le processus se poursuit jusqu'à pixellisation et disparition intégrale de l'image.

La disparition est verticale, le panoramique horizontal : les deux axes sont perpendiculaires, et c'est de leur croisement que vient l'effet principal. La caméra tournant vers la droite, un point du lieu filmé apparaît d'abord dans la moitié droite du cadre, s'engouffre dans le centre disparu, puis ressort dans la moitié gauche — plus tard, et de plus en plus tard à mesure que l'écart s'élargit. Le même lieu est donc vu deux fois, à deux moments distincts, à l'intérieur d'une seule image. C'est la diplopie monoculaire : un œil unique, un plan continu, et pourtant une vision double.

Le montage, spatial au départ (interne à l'image), devient ainsi temporel. La continuité du temps, le plan-séquence, est ici le contrepoint et le moteur de la discontinuité de l'espace. Du montage au sein d'un même plan ; une profondeur dans la surface. Et entre les deux moitiés, un intervalle qui s'allonge : ce qui s'y produit ne sera pas vu.

Le dispositif n'est pas systématisé : la procédure comme l'implémentation s'ajustent à chaque situation. Le sens de rotation peut s'inverser, et le trajet avec lui. Le sens de l'opération, aussi : l'image se recompose au lieu de s'effacer, et le lieu se révèle au lieu de se retirer. La disparition peut quitter l'image et passer dans le mobilier (la jointure entre deux écrans accolés suffit à avaler le centre de la vue). Le son, enfin, peut être prélevé au centre même, là où l'image est retirée : le dispositif capte alors son son à l'endroit où il crève son image, et rend à l'écoute ce que le cadre soustrait au regard.

Ces œuvres trouvent leur origine dans des travaux antérieurs sur Google Street View et sur la vidéosurveillance, dont elles empruntent certains protocoles optiques (vision périphérique, capture d'un périmètre…) sans en adopter le point de vue. L'écart tient en un point : l'opérateur est présent sur place, visible, et l'on peut l'interpeller.

Selon les lieux (un parc public, un chantier de banlieue, la maison que Le Corbusier construisit pour ses parents, un salon de l'automobile, une arrestation, une tour de contrôle aérien), le dispositif fait ressortir un aspect distinct de ce qu'il met en jeu : la visibilité, le regard, le temps, le contrôle.

Cette perception, du reste, n'est pas étrangère à la nôtre : pris dans nos pensées, nous occultons certaines choses pour nous focaliser sur d'autres.

You look at a place (a park, an avenue, a control tower…) and, little by little, you stop seeing it. The screen stays full: nothing is missing from it. It is the world that withdraws.

Each work begins with a panorama: an encompassing view that describes a place in detail, filmed in a single unbroken take, at eye level, completing one or several full revolutions depending on the site. The camera stands on a tripod; the rotation is driven by hand — steady, never motorised: this is what gives the movement its living quality.

An image treatment, developed for these works, then makes the picture vanish along its central vertical axis (precisely where human vision is at its sharpest). The vanishing is compensated: the two remaining parts enlarge so that the image always fills the entire frame, something the elasticity of the digital image allows. The frame therefore never empties. The surface of the image does not shrink; what shrinks is the amount of world it holds.

This is the first operation of the dispositif: what you lose leaves no visible trace. The gaze is driven out of the centre towards the periphery without being told anything is gone. It sees bigger and bigger, narrower and narrower; details come to the fore, context slips away, the scene races past faster and faster. The longer you take to look, the less space you see. The process continues down to pixelation and the complete disappearance of the image.

The vanishing runs vertically, the panorama horizontally: the two axes cross, and the crossing is where the main effect comes from. With the camera turning to the right, a point of the filmed place first appears in the right half of the frame, is swallowed by the vanished centre, then re-emerges in the left half — later, and later still as the gap widens. The same place is therefore seen twice, at two distinct moments, inside a single image. This is monocular diplopia: one eye, one continuous shot, and yet double vision.

The montage, spatial to begin with (internal to the image), thus turns temporal. The continuity of time — the sequence shot — is here the counterpoint, and the engine, of the discontinuity of space. Montage within a single shot; depth within the surface. And between the two halves, an interval that keeps stretching: whatever happens there will not be seen.

The dispositif is not systematised: both the procedure and its installation adjust to each situation. The direction of rotation can reverse, and the path with it. So can the direction of the operation itself: the image recomposes instead of fading, and the place is revealed instead of withdrawn. The vanishing can leave the image altogether and pass into the furniture (the join between two abutting screens is enough to swallow the centre of the view). Sound, finally, can be picked up at the centre itself, where the image has been withdrawn: the dispositif then records its sound exactly where it punctures its image, and returns to the ear what the frame takes from the eye.

These works grew out of earlier pieces on Google Street View and on video surveillance, from which they borrow certain optical protocols (peripheral vision, perimeter capture…) without adopting their point of view. The difference holds in one point: the operator stands on location, in plain sight, and can be called out.

Depending on the site (a public park, a suburban construction site, the house Le Corbusier built for his parents, a motor show, an arrest, an air-traffic control tower), the dispositif brings out a distinct facet of what it sets in motion: visibility, the gaze, time, control.

That perception, in the end, is not foreign to our own: lost in thought, we screen some things out to focus on others.